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 | ALLAZ! ar Vretoned zo leun a velkoni. |
Publié le : 05/07/2003 PDF Format | Tant qu'un peuple vaincu parle une autre langue que son vainqueur la meilleure part de lui-même est libre encore ', écrivait Charles de Gaulle, le grand-oncle de l'homme du 18 juin, évoquant le malaise de la race celtique.
' ALLAZ! ar Vretoned zo leun a velkoni. ' ' Hélas! les Bretons sont pleins de tristesse. ' Ann Droug-hirnez, BARZAZ-BREIZ, t. II.
Dans l'introduction consacrée à l'un des chants les plus caractéristiques de la poésie armoricaine moderne, où les tristesses populaires se révèlent d'une manière tantôt sublime et tantôt naïve, mais toujours frappante, l'auteur du Barzaz-Breiz décrit, avec les traits les plus heureux, le mélancolique paysage qui allait inspirer devant lui l'âme impressionnable des montagnards : la chapelle vers laquelle se hâtent, sur la route poudreuse, les pèlerins attardés, la rivière dans la vallée, à l'horizon, les Montagnes noires, et, derrière le sommet couronné de bois sombres, ' le soleil près de disparaître, image, lui aussi, d'un autre soleil qui se couche pour ne plus se lever '.
Dans ce même chant, un groupe de pèlerins, que le hasard a réunis en les prenant un peu dans chacune des classes populaires de la Bretagne, comparent leur race trompée dans ses espérances à un père que la douleur a rendu fou et qui berce en pleurant le cadavre de son enfant.
--Les hommes de basse Bretagne, disent-ils, ont fait un joli berceau bien poli, un joli berceau d'ivoire orné de clous d'or et d'argent, et maintenant, pendant qu'ils le bercent, des larmes coulent de leurs yeux, des larmes coulent, des larmes amères; car celui qui est dans le berceau est mort, est mort depuis longtemps, et cependant ils le bc. .ent toujours, car ils ont perdu la raison; ils ont perdu la raison et pour eux le monde n'a plus de joie. Pour le Breton il n'est plus sur la terre que regrets et peines de coeur, que regrets et peines d'esprit quand il songe au temps passé
Mais chez les Celtes dignes de ce nom, la mélancolie n'a point altéré les sources de la vie : ils ne savent pas encore désespérer. Rien n'a pu entamer leur ténacité, et le moment semble venu aujourd'hui d'employer énergiquement pour leur conservation et leurs progrès les forces morales qu'ils ont si précieusement gardées.
Ce n'est pas que la route soit entièrement libre et que les obstacles ne soient nombreux, mais l'action est possible, et cela suffit. Leurs efforts trouveront des sympathies dans le monde entier...
Si nous arrêtons notre pensée sur la Bretagne Armorique, nous devons reconnaître que notre langue, signe extérieur et rempart de notre existence nationale, si elle ne court pas d'aussi prochains dangers que le vont répétant sur tous les tons certains prophètes de malheur, est cependant sérieusement menacée pour l'avenir. Elle est progressivement abandonnée dans la plupart des villes et trouve bien des causes de décadence dans les communes rurales où elle régnait jusqu'ici sans partage. Les paysans, pour la commodité ou même la sûreté de leurs relations avec les habitants des villes et les personnes étrangères au pays, ont besoin de savoir le français, et il faut reconnaître que, dans l'état actuel des choses, l'établisse?
ment des écoles françaises a rendu de très grands services. Malheureusement, le français y est seul enseigné et il l'est exclusivement par le français, à tel point qu'il est interdit aux écoliers de prononcer un mot de breton en classe, ou même de causer entre eux dans leur langue maternelle pendant les récréations.
Un des motifs principaux qui empêchent le breton d'être le premier instrument d'éducation, c'est le manque absolu de livres bretons propres à l'enseignement des différents ordres de connaissances, les connaissances religieuses exceptées. Un Breton ne peut aujourd'hui acquérir les notions les plus élémentaires sur l'arithmétique, l'histoire, la géographie, etc., s'il ne s'est mis préalablement en état de lire et de comprendre facilement les livres écrits en français. Pour tous ceux qui cherchent à développer leur intelligence par l'instruction, le français est la langue de la science et le breton celle de l'ignorance. Comment s'étonner alors que les parents, lorsqu'ils le peuvent, s'empressent d'envoyer leurs enfants aux écoles des villes.
... 11 y aurait pour la bourgeoisie des villes une imprudence et une maladresse d'autant plus grandes à se séparer ainsi des paysans, que ceux-ci, dont on fait si volontiers un type d'immobilité ignorante et abrutie, tendent, par leur amour de l'indépendance, leur travail intelligent et opiniâtre, à devenir presque partout les maîtres du sol et à constituer à la campagne une classe aisée, nombreuse, énergique, foncièrement bretonne et très capable d'élever, en face de la population urbaine, une influence rivale et bientôt prépondérante...
Après l'union intime à réaliser entre toutes les parties de la population, la tâche qui réclame le plus impérieusement nos efforts, c'est de donner aux jeunes générations une éducation plus nationale et plus conforme à leurs besoins intellectuels et aux nécessités de leur position...
...Il nous faut imprimer une direction vraiment celtique aux générations qui s'élèvent. Il faut avoir recours à la tradition de l'école, là où la tradition du foyer s'éteint. Si l'âge mûr ne nous écoute pas, et traite notre oeuvre de chimère, il faut parler aux âmes qu'aucun souffle glacé n'a engourdies, qui peuvent croire encore que les peuples ont
des intérêts plus sacrés à sauvegarder que leurs intérêts matériels. Dans cette éducation, les vieilles langues
nationales doivent tenir une place considérable ... Tant qu'un peuple vaincu parle une autre langue que son vainqueur, la meilleure part de lui-même est libre encore. Sa vie nationale garde un inexpugnable asile et l'esprit étranger reste sans action sur lui. Son corps peut être enchaîné, mais son intelligence et son âme échappent à la servitude.
... Il y a quelques années on voyait se réunir en Bretagne, à des époques périodiques, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, des hommes d'opinions et de positions sociales très diverses, tous animés du zèle le plus désintéressé pour le progrès intellectuel et matériel de leur province.
L'Association bretonne, aujourd'hui, n'existe plus. Dans ces paisibles réunions, au grand jour, d'archéologues studieux et de modestes cultivateurs, on a cru voir un danger pour la chose publique.
Au vaste ensemble de l'Association bretonne, il faut substituer un système de rapports aussi intimes et aussi réguliers que possible entre les diverses sociétés locales du pays; au défaut d'instruction nationale, donnée officiellement, il faut suppléer par les mille moyens que peuvent mettre à notre disposition les institutions libres, les sociétés d'adultes, les livres et surtout l'enseignement souverainement indépendant du foyer...
L'importance de la poésie
... Une mesure des plus utiles à prendre dès que les ressources le permettraient, ce serait la fondation d'une sorte d'école normale où des jeunes gens pleins de zèle et de foi se formeraient par des études spéciales à la tâche patriotique de l'éducation nationale. Ils assureraient à leur enseignement, pour l'avenir, la supériorité sur l'enseignement classique, en lui communiquant, grâce à l'infusion de l'awen celtique, quelque chose de plus vivant et de plus animé, en l'inondant de foi, d'air pur, de soleil et de poésie. Les druides, dans leurs collèges verdoyants et mystérieux, et les premiers saints celtiques, dans leurs écoles chrétiennes si fécondes pour l'Église, avaient bien compris pour élever, enseigner et inspirer. (:'est là toute l'éducation. Sans la poésie, dont il faut le souffle pour féconder toutes choses, l'arbre de la science peut produire des fruits, mais des fruits sans saveur, tôt ou tard rejetés par ceux qu'ils n'auront pu ni nourrir ni désaltérer ...
... Pourquoi n'y aurait-il pas tous les ans, dans chaque canton, une fête destinée à entretenir ces sentiments de patriotisme et à exciter une émulation féconde parmi les jeunes gens du pays. Après la célébration du saint sacrifice, en plein champ, sur un vieux dolmen, entouré de la population des paroisses voisines, la solennité s'ouvrirait par une lutte des bardes populaires. Les vainqueurs recevraient, outre la couronne de bouleau fleuri, ce laurier celtique, un prix dont la valeur matérielle les dédommagerait un peu du temps employé à cultiver les muses d'Armor. Des tirs, des luttes, des courses à cheval et à pied, des régates au bord de la mer, fourniraient un nouveau et utile sujet d'amélioration à notre agile et robuste jeunesse. Plus tard, un drame, éclairé, comme ceux d'Eschyle et de Sophocle, par les feux du soleil, viendrait faire revivre pour quelques instants aux yeux des spectateurs la vie d'un saint celtique ou un épisode émouvant de l'histoire nationale.
Puis le silence se ferait, le recueillement succéderait aux agitations de la fête, une voix grave et pieuse s'élèverait dans le silence de la nuit, et, après un cantique d'action de grâces répété en choeur par des milliers de voix, chacun regagnerait sa demeure, emportant dans son âme, contre les ennuis, les tristesses, les défaillances de la vie ordinaire, une bonne provision de foi, de poésie et d'amour pour son pays.
CHARLES DE GAULLE, Les Celtes au XX siècle, 1865.
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