A Saint-Malo, du ' train de plaisir ' descendaient des hordes de touristes venus contempler la mer et la plage. Ils venaient de loin, de l'intérieur des terres, de Pontorson, d'Autrain, de Dol, de Combourg, de Rennes et même de Paris.
La vogue que cette fin de siècle a donnée aux bains de mer des côtes bretonnes a eu comme conséquence la plus folâtre, la plus drolatique, la plus désopilante, la plus pittoresque de toutes les institutions : l'institution du ' train de plaisir '.
Le train de plaisir, comme je l'entends, n'est pas seulement la bruyante enfilade de wagons qu'on voit, lors des grandes fêtes de l'été, courir à la queue leu leu, derrière une locomotive, sur une monotone voie ferrée, bien plantée de deux haies de tamarins. Le train de plaisir, l'unique, le vrai, le seul digne d'être célébré, ici, c'est un être en chair et en os, un être vivant, mortel et sublunaire comme vous et moi.
Cet être, naissant en même temps que le cantaloup et le haricot vert, apparaît chez nous durant cette saison, un beau matin de quatorze juillet, de Courses ou de Régates. Il apparaît dru comme une poussée de champignons, abondant comme la blanche manne d'antan. Et c'est partout, dans nos rues, comme une vraie génération spontanée de baigneurs étrangers! Génération, par exemple, à peine née et déjà morte! Le train de plaisir, en effet, ne se résigne que pour quelques heures à quitter son courtil, son comptoir ou son rond de cuir. Il n'est qu'un baigneur d'un jour dont la villégiature, éphémère comme la rose, ne vit guère plus que l'espace d'un matin.
Moi, contrairement à beaucoup, j'aime le train de plaisir! J'aime le voir errer sur la plage, autour de l'Éventail, les bras ballants ainsi que les ailes inférieures d'un moulin à vent, l'oeil tout esbaudi devant les larges parasols bariolés, pittoresques ombrages de notre plage ensoleillée. J'aime le voir, bien cossu dans son ample lévite noire, avec son grand chapeau mou à larges bords, sa bonne grosse chemise en toile écrue qu'attache, autour du col, une mince ' anguille ' de soie verte, souvenir de la dernière assemblée. J'aime le voir entouré de sa réjouissante nichée et flanqué au bras de sa pompeuse bourgeoise; bourgeoise bien rondelette sous son tablier qui reluit au soleil autant que les tons violets du sable mouillé; bourgeoise bien réjouie dans sa coiffe originale, que sa coiffe soit l'embryonnaire catiole, la plate du bourg de Paramé, le coq droit et frétillant, la pigeonnée pointue comme un clocheton d'église ou la cancalafse frémissante dont la blanche aile de mousseline, conte la légende, frissonne toujours d'aise au grand air du large.
Le train de plaisir n'a d'autre bagage que son parapluie. I1 ne descend jamais à l'hôtel. Il mange au restaurant, et, assurément, un des curieux spectacles de Saint-Malo, à cette époque de l'année, c'est l'heure du dîner dans les restaurants qui contournent la Poissonnerie. Si, en effet, ces temps?ci, la place Châteaubriand disparaît très pittoresquement sous les tables de café, la place de la Poissonnerie, elle, plus pittoresquement encore, disparaît sous les blanches petites tables de restaurant autour desquelles mangent et rient les trains de plaisir.
Je parle uniquement des trains de plaisir de la ville, trains de plaisir venus de Pontorson, Antrain, Dol ou Combourg, car les trains de plaisir originaires de la campagne ne mangent, eux autres, jamais au restaurant. Ils mangent en plein air, sur les bancs du quai Saint?Louis, sur les rochers du fort Royal ou sur le haut du Grand-Bey.
Cette habitude de manger en plein air oblige même ces derniers à un supplément de bagage. Ce supplément c'est le cabas, cabas qui est comme le symbole, le signe sensible, le compagnon de route, le fidus Achates en même temps que le garde?manger ambulatoire du classique train de plaisir.
Le train de plaisir durant sa courte villégiature veut goûter à toutes les distractions du pays, tout en écornant le moins possible ses petites économies. Obéissant à cet ordre d'idées, une brave femme qui, le jour des Courses, s'était hasardée dans le tramway, disait à sa voisine : ' Pas vrai! mamzelle, assis ou debout, c'est toujours le même prix. '
Le train de plaisir va parfois jusqu'à prendre un bain. Lors, on le voit s'avancer dans l'eau, donnant gentiment la main à sa grosse bourgeoise, vêtue suivant une cocasse mode inconnue. 'Fous les deux, ils poussent de petits cris effarés. Le froid de la mer les surprend d'ailleurs désagréablement, et il suffit que quelque vague imprévue vienne tout à coup les mouiller un peu haut, plus vite qu'ils ne pensaient, pour achever aussitôt de les désorienter, a Bobonne, disait l'autre jour un d'eux qu'une lame avait ainsi mouillé sans lui crier gare, je crois que nous sommes volés ', et majestueusement, donnant toujours la main à bobonne, il reprenait, au grand amusement de tous, le chemin de sa cabine.
Quand arrive le soir, le train de plaisir s'offre un joli souvenir de Saint-Malo, par exemple une boîte de coquillages qu'il placera sur sa commode entre deux coloquintes ou deux boules de verre; après quoi il regagne pédestrement le chemin de la gare.
A peine monté en wagon, il laisse pencher sa tête par saccade sur l'épaule de sa voisine qu'il se décide enfin, avec un sonore ronflement, à prendre définitivement pour oreiller.
E. Herpin, La côte d'Émeraude, 1898 |